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Texte publié dans le catalogue d 'exposition à
la galerie Rapinel du Village, site d'experimentation artistique
de Bazouges-la-Pérouse. Exposition visible du du 5 juillet
au 6 septembre 2009.
Edition Le Village, collection art contemporain et patrimoine.
Depuis 2006, les expositions estivales du Village s’intitulent
Inventaire. Ce titre d’exposition est inspiré de l’Inventaire
Général: projet initié dans les années
60 par le Ministère de la Culture afin de répertorier
l’ensemble du patrimoine français.
Les artistes sont ainsi invités à inventorier le patrimoine
bazougeais ou à présenter des œuvres où
la notion d’inventaire est sous jacente.
A Bazouges, on cultive des pommes et on fête
le pommé. C’est donc sous forme d’un clin d’œil
que l’élaboration de cette exposition fut inspirée
par la double symbolique de ce fruit dans l’histoire de l’art
occidental : le péché et la connaissance.
Je l’ai aussi conçue autour de l’idée
de pont entre art ancien et art contemporain avec un éclairage
particulier sur l’art de la fin du Moyen Age et de la Renaissance.
Inventoriant, parodiant, m’entretenant avec des peintures
qui questionnent différentes formes de désirs.
Les pastiches de La vierge à l’enfant de Jean
Fouquet et du portrait présumé de Gabrielle
d’Estrées et de sa sœur la duchesse de Vilars
par l’école de Fontainebleau
évoquent des désirs interdits. Ils convoquent notamment
le tabou ancestral de l’inceste analysé par Freud,
Lacan ou Lévi-Strauss.
Je repeins ces scènes en les maquillant de vermillon, couleur
de la libido par excellence. J’y introduis des "pommes-seins",
"fruits confits" tel le chérubin de la vierge tout
gonflé de ce désir contenu.
Le recours à la citation me permet d’interpeller le
regardeur sur l’énigme du tableau et la question de
son interprétation. J’ajoute à la représentation
des sœurs au bain le portrait d’Henri IV. Figuré
dans un médaillon et tourné vers sa maîtresse
Gabrielle, il semble n’être qu’un ornement supplémentaire
au décorum environnant… Pourtant ce "collage"
participe au dénouement de l’intrigue du tableau en
plaçant le sujet du récit au centre de la représentation,
dans un rapport frontal avec le spectateur. C’est bien de
la grossesse de Gabrielle d’Estrées, fruit de son amour
illégitime avec le roi dont il est question. La réinterprétation
de cette peinture me permet de materialiser la pensée du
peintre comme on rejouerait l’histoire.
La peinture cache, recouvre, dissimule, opère des déplacements,
se joue des apparences. Il nous faut regarder au-delà des
images pour en révéler le mystère. La représentation
ne décrit pas la réalité des objets mais bien
la pensée de l’artiste, un certain point de vue. La
connaissance de l’histoire de l’art éclaire la
compréhension du monde contemporain. À ce sujet, je
ne saurais d’ailleurs que conseiller au visiteur de se plonger
dans la lecture des "mots et des images" de Magritte
pour saisir la pertinence et l’actualité de sa réflexion.
Ne serait-ce que pour s’interroger sur la véracité
des informations qui nous sont transmises par les médias.
Le flot d’images qui défile sur nos téléviseurs,
ordinateurs, téléphones portables, nécessite
un décryptage critique. Il nous faut sans cesse interroger
l’écart entre les représentations du monde et
son état.
La Sainte parole fait référence au fruit
défendu des moralistes religieux et plus directement aux
propos tenus par le pape Benoît XVI lors de son voyage en
Afrique en mars 2009. Il avait alors déclaré que l’utilisation
du préservatif aggravait le problème du sida…
On imagine déjà les conséquences dramatiques
de cette contrevérité… Ce désir réprimé,
puni, nous ramène aux visions apocalyptiques des primitifs
flamands, telle la représentation du jugement dernier d’Hans
Memling.
L’art nous permet de cultiver notre jardin, d’éveiller
nos consciences, il développe sa poésie mais n’est
pas étranger au monde. Être artiste contemporain, pour
moi, cela signifie inscrire sa démarche dans un contexte
complexe : historique, social, politique.
Depuis plusieurs années je tente de développer ma
démarche artistique en considérant la dialectique
historique de l’histoire de l’art et les problématiques
sociales qui me préoccupent en tant que citoyenne. La Vanité
est un genre pictural que je revisite régulièrement
car il témoigne de l’inquiétude et de la sagesse
indispensables à nos vies humaines : vaines sans combats.
J’introduis aussi dans ma peinture l’œil caché
: l’œil du voyeur, l’œil des vieillards qui
observent en cachette Suzanne au bain dans le tableau du Tintoret,
l’œil de l’artiste qui observe la société,
l’œil du spectateur invité à faire plus
que re-garder, invité à VOIR.
Cet œil « qui voit » dont parle si finement Daniel
Arasse dans ses ouvrages.
Marine Bouilloud, Notes d'atelier, avril 2009
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