Marine BOUILLOUD
 
2011-2010 2009 2008-2007 2006 2005-2004 Biographie Actualités
   
 


Texte publié dans le catalogue d 'exposition à la galerie Rapinel du Village, site d'experimentation artistique de Bazouges-la-Pérouse. Exposition visible du du 5 juillet au 6 septembre 2009.
Edition Le Village, collection art contemporain et patrimoine.



Depuis 2006, les expositions estivales du Village s’intitulent Inventaire. Ce titre d’exposition est inspiré de l’Inventaire Général: projet initié dans les années 60 par le Ministère de la Culture afin de répertorier l’ensemble du patrimoine français.
Les artistes sont ainsi invités à inventorier le patrimoine bazougeais ou à présenter des œuvres où la notion d’inventaire est sous jacente.

A Bazouges, on cultive des pommes et on fête le pommé. C’est donc sous forme d’un clin d’œil que l’élaboration de cette exposition fut inspirée par la double symbolique de ce fruit dans l’histoire de l’art occidental : le péché et la connaissance.
Je l’ai aussi conçue autour de l’idée de pont entre art ancien et art contemporain avec un éclairage particulier sur l’art de la fin du Moyen Age et de la Renaissance. Inventoriant, parodiant, m’entretenant avec des peintures qui questionnent différentes formes de désirs.

Les pastiches de La vierge à l’enfant de Jean Fouquet et du portrait présumé de Gabrielle d’Estrées et de sa sœur la duchesse de Vilars par l’école de Fontainebleau évoquent des désirs interdits. Ils convoquent notamment le tabou ancestral de l’inceste analysé par Freud, Lacan ou Lévi-Strauss.
Je repeins ces scènes en les maquillant de vermillon, couleur de la libido par excellence. J’y introduis des "pommes-seins", "fruits confits" tel le chérubin de la vierge tout gonflé de ce désir contenu.
Le recours à la citation me permet d’interpeller le regardeur sur l’énigme du tableau et la question de son interprétation. J’ajoute à la représentation des sœurs au bain le portrait d’Henri IV. Figuré dans un médaillon et tourné vers sa maîtresse Gabrielle, il semble n’être qu’un ornement supplémentaire au décorum environnant… Pourtant ce "collage" participe au dénouement de l’intrigue du tableau en plaçant le sujet du récit au centre de la représentation, dans un rapport frontal avec le spectateur. C’est bien de la grossesse de Gabrielle d’Estrées, fruit de son amour illégitime avec le roi dont il est question. La réinterprétation de cette peinture me permet de materialiser la pensée du peintre comme on rejouerait l’histoire.

La peinture cache, recouvre, dissimule, opère des déplacements, se joue des apparences. Il nous faut regarder au-delà des images pour en révéler le mystère. La représentation ne décrit pas la réalité des objets mais bien la pensée de l’artiste, un certain point de vue. La connaissance de l’histoire de l’art éclaire la compréhension du monde contemporain. À ce sujet, je ne saurais d’ailleurs que conseiller au visiteur de se plonger dans la lecture des "mots et des images" de Magritte pour saisir la pertinence et l’actualité de sa réflexion. Ne serait-ce que pour s’interroger sur la véracité des informations qui nous sont transmises par les médias. Le flot d’images qui défile sur nos téléviseurs, ordinateurs, téléphones portables, nécessite un décryptage critique. Il nous faut sans cesse interroger l’écart entre les représentations du monde et son état.

La Sainte parole fait référence au fruit défendu des moralistes religieux et plus directement aux propos tenus par le pape Benoît XVI lors de son voyage en Afrique en mars 2009. Il avait alors déclaré que l’utilisation du préservatif aggravait le problème du sida… On imagine déjà les conséquences dramatiques de cette contrevérité… Ce désir réprimé, puni, nous ramène aux visions apocalyptiques des primitifs flamands, telle la représentation du jugement dernier d’Hans Memling.

L’art nous permet de cultiver notre jardin, d’éveiller nos consciences, il développe sa poésie mais n’est pas étranger au monde. Être artiste contemporain, pour moi, cela signifie inscrire sa démarche dans un contexte complexe : historique, social, politique.
Depuis plusieurs années je tente de développer ma démarche artistique en considérant la dialectique historique de l’histoire de l’art et les problématiques sociales qui me préoccupent en tant que citoyenne. La Vanité est un genre pictural que je revisite régulièrement car il témoigne de l’inquiétude et de la sagesse indispensables à nos vies humaines : vaines sans combats.

J’introduis aussi dans ma peinture l’œil caché : l’œil du voyeur, l’œil des vieillards qui observent en cachette Suzanne au bain dans le tableau du Tintoret, l’œil de l’artiste qui observe la société, l’œil du spectateur invité à faire plus que re-garder, invité à VOIR.
Cet œil « qui voit » dont parle si finement Daniel Arasse dans ses ouvrages.


Marine Bouilloud, Notes d'atelier, avril 2009

<<